Petit pays, un roman écrit à hauteur d’enfant

C’est la première fois, oui je le dis haut et fort, que je parvienne à terminer un roman, depuis que je vis, depuis que je lis. C’est finalement Petit pays de Gael Faye qui m’a dépucellée. Je me demandais s’il fallait vous parler des personnages d’abord, ou de l’Afrique contée par Faye, décidément, j’ai opté pour le ressenti précédé du résumé bien résumé, j’adore cette formule.

Petit pays est pour ainsi dire une histoire troublante, je ne vous le cache pas, je me suis ennuyée au début, j’ai voulu lâcher, comme il était de coutume avec tous les ouvrages passés sous mes yeux, mais ça avait quelque chose de différent, ça me faisait l’effet d’un deux pas en avant, un pas en arrière,il fallait que j’aille au bout et j’avais raison.

C’est l’histoire d’une famille normale, mais un peu à part, avec Michel le père « blanc », ce modèle de colon, d’expatrié que détestent les panafricanistes, il gère une usine et fait travailler les burundais, dans leur continent, bref, présenté comme ça, on se croirait à l’époque coloniale, right ? Mais ce n’est pas forcément sous cet angle que Faye a présenté son roman.

Yvonne, la mère, une rwandaise tutsie exilée  au Burundi voisin avec toute sa famille à cause de cette chasse à l’homme ouverte contre sa tribu dans son propre pays. Anna, la dernière, voilà tout ce que j’ai retenu d’elle en dehors du fait qu’elle soit le modèle même de l’ignorance, de l’innocence, mais j’aurai aimé un peu plus de vie sur ce personnage. Anna est restée froide et sans vie dans presque tout le roman, mais peut être c’est ce que devrait être les enfants, des ignorants, des innocents qui ne connaissent rien aux subterfuges de la cruauté humaine, c’est peut être cela qu’a voulu montrer Sieur Faye dans son « petit pays ». Il y a aussi Jacques, un vieux blanc qui dénigre son cuisinier noir, il est pris au piège dans une Afrique qui est dorénavant ancrée dans sa peau, lui qui se sent désormais si noir au point de n’envisager aucun retour dans sa mère patrie. Ensuite, vient Gabriel, « Gaby », le personnage clé de ce roman, celui là même qui, avec ses yeux d’enfant va nous raconter une histoire, la sienne, celle d’une Afrique, d’un Burundi, de l’humanité, une impasse et une bande de copain. Voilà un peu le condensé des personnages clés, il y a  aussi Donatien, le contremaître du père, un zaïrois immigré au Burundi, Innocent, un jeune burundais chauffeur et Prothé le cuisinier.

Les yeux de Gaby sont ceux qu’on aimerait pour notre enfant, c’est ce que je me suis dit à la fin de la lecture de ce roman si bouleversant.

Une histoire de nez, voilà comment s’ouvre le roman, nous plongeant ainsi dans un tribalisme vu à hauteur d’enfant, nos différences qui devraient être des atouts, des fiertés, sont devenues des tares qui nous font couper le bras à la machette lourde par eux, nos semblables.

Le quartier de Gaby ressemble à ceux là que j’enviais toute petite, la paisibilité de la bourgeoisie y règne, mais ce qui frappe c’est l’amour de Gaby pour ses camarades qui ne sont ni blanc ni noir, ni hutu ni tutsie pour lui, comme il le dit plus loin dans le roman: « vous êtes mes amis parce que je vous aime, pas parce que vous êtes Hutu ou Tutsies ». Il présente également l’innocence de la jeunesse dans les extraits comme sa correspondance avec Laure, cette Laure qu’il n’a jamais vue mais à qui il envoie ses mots les plus profonds et tendres.

J’aime la façon dont Gaël Faye aborde la guerre, le génocide. En commençant le livre, j’étais à 90% sûre de tomber sur un passage du type « caché derrière la porte, j’ai vu ce hutu dépiécer maman, lui enfoncer la lame dans la gorge », mais non, Faye a survolé ce génocide, ne minimisant pas pour ainsi l’événement, bien au contraire, tout en montrant sa gravité, tout en montrant les 2 faces de la pièce, avant, pendant et après la guerre, il y’a eu une certaine pudeur pour raconter l’horreur, un coup de génie de la part de l’auteur qui a su trouver les mots exacts pour raconter cette guerre à travers le témoignage de sa mère qui dépourvu d’humanité faisait vivre des horreurs à la petite Anna dans une série de récits nocturnes.

L’histoire est racontée à hauteur d’enfant, il nous prête ses yeux, ceux là qu’il avait.

Comme la bande dans l'impasse du "petit pays". Cette photo prise il y a longtemps décrit si bien l’insouciance de l'enfance et me rappelle l'impasse de Gabriel et de ses amis, Gino, les jumeaux

crédit: Dave Tendresse // Comme la bande dans l’impasse du « petit pays ». Cette photo prise il y a longtemps décrit si bien l’insouciance de l’enfance et me rappelle l’impasse de Gabriel et de ses amis, Gino, les jumeaux

La vrai histoire est aussi celle de l’impasse et de la bande, des 400 coups des copains, des mangues mûres dont le jus dégoulinait sur leurs joues, l’impasse de Gaby m’a fait penser à ma jeunesse, moi en slip, le corps recouvert de gales ou de tâches par moment, dans les ruelles de mon quartier me souciant de rien et profitant de la vie au maximum. L’impasse c’est cette enfance qu’on a tous eu, mais que le temps a finit par nous arracher. L’impasse et cette épave combi Volkswagen étaient la vie de Gaby et de ses camarades, il y avait dans cette carcasse de la bière, des cigarettes, (pas bien pour les enfants je vous l’accorde) mais ici Faye a voulu montrer ces petites bêtises qui pimentent notre enfance, ce petit gout du risque sans toute fois aller trop loin, ça ne tue pas.

J’ai éprouvé beaucoup de tristesse face à Francis, cet enfant méchant, que la rue et la vie ont fabriqués, mais après tout comment devient on méchant ? les blessures internes de la vie, comme pour Armand qui a vu les hutus tuer son père, cette barbarie à rendu un pauvre enfant, qui n’avait que des bières et des bâtons de nicotine pour lui faire croire qu’il était brave et gangster; mauvais, cruel, tribaliste, méfiant, ce qu’il y a de plus mauvais. Ensuite Gaby lui aussi malgré son refus de s’impliquer, malgré sa neutralité, aura finit par être consumé par le feu de la violence et se verra tuer un homme sous les cris et une pression plus lourde que ses épaules, ces cris là même qui sont le reflet de la pression de la société sur nous.

Et yvonne, qui sera morte à jamais a cause des horreurs qu’elle avait pu voir, le sang qu’elle avait dû  nettoyer « parce qu’une mère ne doit pas voir ce genre de choses », elle n’était plus une mère, elle n’était plus vivante, elle n’était plus qu’une épave qui avait perdu tout espoir et chance de redevenir normale, parce qu’on est des humains, et qu’il y a des réels qu’on ne devrait ni supporter ni voir, ça la guerre ne le sait pas, la guerre nous l’impose.

Le départ forcé est un thème qui pince le coeur, notament le départ des jumeaux qui n’ont pu dire au revoir aux amis de la bande, un départ douloureux qui neutralise toute une vie toute une enfance, la tristesse de Gaby dans ce passage est écœurante, on se rappelle aussi de ses petites mains qui s’agitent devant l’avion face à son père qui lui dit au revoir pour la dernière fois, ne sachant pas s’il pouvait les revoir, lui, resté dans ce Burundi plus tellement lui, on imagine la peine qu’un parent, qu’un père peut ressentir en envoyant les siens dans un « quelque part », en se séparant d’eux, en renonçant d’une certaine manière à eux dans le simple souci de les voir en vie, même s’ils ne sont pas heureux mais au moins en vie, encore l’absurdité de la guerre. Chez Gaby: «C’était ici. Certes, j’étais le fils d’une Rwandaise, mais ma réalité était le Burundi, l’impasse, Kinanira, l’école française. », L’impasse, encore l’impasse.

Impasse-Poule-2009-01-04

Vous savez « petit pays » est comme une drogue pour moi, je vais conclure, sinon, j’aurai toujours des choses à vous dire, je conclurai par une relation plus qu’inattendue, celle entre Gaby et Madame Economopoulos, elle que je n’ai apprécié au début du roman, à cause de son insouciance face au drame qui s’abattait dans la capitale, privilégiant seulement ses chevaux.

Cette relation nous montre comment des passions réunissent, comment au-delà des carapaces des gens, ils peuvent être des êtres supportables et vivables. Les mots sont la seule chose qui, d’après moi nous font, je ne vis que pour les mots, Mme Eco a su redonner à Gaby un brin d’espoir à travers les livres: « Au moment de me dire au revoir, elle a filé vers sa bibliothèque et a déchiré une page d’un de ses livres. C’était un poème. Elle aurait préféré le recopier, mais on n’avait plus le temps de recopier des poèmes. Je devais partir. Elle m’a dit de garder ces mots en souvenir d’elle, que je les comprendrais plus tard, dans quelques années ». Il s’agissait de ces vies qu’il n’aura peut être jamais, mais qu’il pouvait vivre loin de cette oraison qui s’abattait sur sa vie, son Burundi, sa bande, son impasse, qui était désormais submergé et tâché par la violence tribaliste de Gino et Francis, il cherchait à présent « d’autres réels supportables ». Ce roman est un récit digne de ce nom, mais plus encore, une vie.

Plus tard, on peut visualiser ce Gaby, des années après dans ce Burundi qui n’est plus vraiment lui, ce Burundi qui a tout perdu de lui, sans Kinanira, sans l’école française, l’impasse était là , mais on ne pouvait plus la sentir, et Gino était toujours là, ça me rappelle ces quartiers, ces maisons ancrés en nous, dans lesquels on passe nos enfances, quand j’y repars, tout a changé mais j’ai l’impression de n’avoir jamais quitté les yeux et une forte nostalgie m’envahit. Gaby n’était pas venu chercher quelque chose de précis, il était là pour se ressourcer, pour comprendre certaines absurdités, et trouver certaines réponses, peut être. le moment épic de ce roman est aussi là, Gaby, qui voit cette dame, sa mère en réalité, folle, changée, plus elle, détruite à jamais et là : « Avec une tendresse infinie, Maman pose délicatement sa main sur ma joue : « C’est toi, Christian ? » », Christian qu’Yvonne a du ramasser la chair décomposée pour préserver sa dignité et surtout éviter que sa soeur voit cette horreur. Ainsi :« Jignore encore ce que je vais faire de ma vie. Pour l’instant, je compte rester ici, m’occuper de Maman, attendre qu’elle aille mieux. Le jour se lève et j’ai envie de l’écrire. Je ne sais pas comment cette histoire finira. Mais je me souviens comment tout a commencé ».

Grâce à la lecture, le petit Gaby, comme l’avait demandé Madame Economopoulos avait veillé sur ses jardins secrets, s’est enrichi de ses lectures et n’as jamais oublié ce « petit pays » qui était sien.

Dave , Citoyenne du monde

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